PRESENTATION

1 –   La recherche sur l’être, c.à.d. sur le fondement premier, s’est amorcée dès les premières manifestations du religieux  aux temps  préhistoriques. On pourrait trouver dans cette quête l’une des définitions premières de l’homme en tant qu’être  métaphysique. Le discours sur la cause première par les moyens du mythe, d’une multiplicité de dieux, d’un dieu unique, d’un principe abstrait (Dharma indien ou taoïsme) etc., constitue une constante comme explications sur le fondement. Le questionnement métaphysique n’est pas le propre de la pensée occidentale depuis l’époque grecque, mais constitue un invariant universel de la condition humaine.

Depuis les présocratiques, avec Platon et Aristote en passant par St Thomas d’Aquin, Descartes, Spinoza, Kant et Hegel, la « question de l’être » a été  traitée avec plus ou moins d’insistance et de profondeur. Mais il est inexacte d’affirmer, comme Heidegger, que la métaphysique se définit par « l’oubli » de la question de l’être. Comment en effet oublier cette question qui revient à se demander pourquoi y a-t-il le monde, la vie, l’homme, pourquoi le présent Est, quel est le sens du destin de l’homme ? On ne saurait recenser les manifestations existentielles de ce vertige mystique, de cette angoisse,  de tous ceux qui ont été confrontés à la pointe extrême de cette interrogation et ayant atteint les limites du discours face à l’inexprimable.

Notre ambition n’est donc pas d’y répondre mais d’approfondir l’espace de son questionnement en décrivant le mode essentiellement physique par lequel l’Etre peut se concevoir comme substance et principe premier, comment les distinctions entre l’Etre et l’étant, temps et éternité, substance et essence peuvent être posées sur un plan essentiellement ontique. Accorder une substantialité à l’Etre ne signifie nullement vouloir expliquer pourquoi l’Etre est ce qu’il est. Le travail qui va suivre aura pour but essentiel de montrer que la confusion entretenue par les différentes tentatives pour aborder ou parler de l’Etre auraient pour cause son traitement sur le mode abstrait ; en d’autres termes qu’il fut « oublié » de l’aborder comme se manifestant sous la forme d’une substance prématérielle et non plus seulement comme étant,

Pour cela, il fut nécessaire de retrouver l’unité perdue entre physique et philosophie. On aura tiré toutes les conséquences  métaphysiques de la  nouvelle conception de l’univers exposée dans notre livre de cosmophysique. Nous avons envisagé l’hypothèse d’un univers éternel et incréé dont on ne peut rechercher de cause créatrice, un début des temps, comme dans la plupart des cosmogonies et religions. L’univers éternel est sans cause physique et consécutivement on ne peut s’interroger sur ses temps, lieux et procédés de création mais seulement constater l’évidence de son être-là. Il ne peut y avoir de cause première antérieure ni extérieure à un univers éternel. Seul un être sans cause peut être à l’origine du système des causes: l’espace est la cause première. L’incréé absolu est l’espace car on ne peut imaginer un espace sans espace d’où il proviendrait. Il se compose d’une substance – la prématière – qui pure immobilité, pure continuité, radicalement différente de la matière mais d’où celle-ci est issue. Son essence propre est l’éternité – Prématière et matière constituent la substance unique du réel qu’est la totalité infinie de l’univers. Prématière et matière ont donc toujours été, éternellement coprésentes, la matière surgissant de la prématière et y retournant en un cycle toujours renouvelé. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la notion de temps éternel s’appliquant à la matière générique mais non à chaque élément de la matérialité en particulier qui seule reste dans le temps proprement dit.

2 – La substance éternelle de l’espace devient le support effectif de l’Etre éternel du monde présente à la fois dans la totalité infinie de l’espace et dans chaque étant comme résultant d’un changement d’état de cette prématière.   La substance éternelle de l’espace constitue le réel mais n’ex-iste pas au sens où le préfixe « ex » suppose une émanation de quelque chose ; la substance de l’espace EST puisqu’elle est constituée en objet physique susceptible d’actions et de réactions mais ne possède pas tous les attributs de la présence « classique » (temporalité, individualité, matérialité). La grande différence c’est que l’Etre  ne peut exister puisque ex-ister c’est sortir d’un autre que soi. L’Etre qui est  causa sui, s’il est éternel et incréé doit demeurer en lui-même tel qu’il a toujours été : un présent permanent. L’existant pour être doit s’extraire de l’Etre, pour devenir un estant (être+étant) en conservant la substance de l’Etre qui est la prématière. L’ontologie comme science de l’Etre ne peut  comprendre la différence avec l’ex-istence dans l’abstraction d’une essence non matérielle. Il faut que l’Etre soit constitué en substance éternelle pré-réelle pour transmettre celle-ci à la matière de l’estant  qui la conserve pour être.

C’est bien l’Etre qui donne naissance au temps en sortant de soi tout en en demeurant en soi, immobile, puisque l’éternité ne peut se concevoir en mouvement. Le devenir peut ainsi être pensé en s’opposant  à l’inertie de la prématière et nous sortons de la tautologie sans issue de Hegel selon lequel Etre=Etre = néant. Hegel doit partir du néant dont le contenu est l’Etre même qui doit être nié. Il n’y a donc pas pour lui  de premier principe. L’être pur est une abstraction vide de contenu concret, il est donc assimilable au néant. Ainsi, vingt-six siècles après Parménide il devient possible de relier physique et métaphysique et de donner un support « prématériel » à l’Etre suprême considéré comme la première des causes.

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2 -  la méta-physique est issue de la matérialité physique comme césure interne à l’Un. Celle-ci est la connaissance que l’univers se donne à lui-même, conséquence de l’individualisation des étants, de leurs relations et communications.  L’univers dispose d’une fonction de connaissance séparée de l’objet à connaître, ce qui autorise tout étant en situation relationnelle de «  questionner » son extériorité. Elle devient mémoire et concept dans les organismes plus évolués. La pensée se construit par complexification du système nerveux qui éloigne toujours plus la réaction de l’action. L’esprit apparaît comme la  fonction la plus développée pour la saisine des essences. Il n’y a pas naissance de l’esprit mais évolution progressive d’une même fonction de connaissance. L’émergence de l’esprit n’est donc pas inouïe ni unique. L’esprit de l’homme est l’incarnation de l’Esprit éternel qui n’est pas réservé à la seule humanité terrestre : il y a eu et il y aura une infinité d’occurrences possibles de l’incarnation de l’Esprit dans l’histoire éternelle du cosmos.   L’odyssée de la conscience humaine ne peut donc se présenter comme exceptionnelle. L’univers dispose de « tout son temps » pour que les conditions d’émergence d’une nouvelle conscience soient à nouveau réunies. Le processus sélectif ayant abouti à la formation d’une espèce supérieure peut se reproduire. Aussi,  y-a-t-il toujours eu de l’Esprit, des formes humanoïdes multiples,  il y aura toujours un Esprit en quête de sa réalisation dans l’infinité du futur. L’humanité est mortelle mais l’Esprit est éternel qui recherchera toujours  une « nouvelle humanité » pour s’incarner.

La méta-physique, ne peut pas être envisagée comme le savoir transcendant des essences éternelles se superposant hiérarchiquement au savoir commun. Elle ne relève pas non  plus d’un étant particulier – l’homme terrestre – puisque toute l’étantité fonctionne par relations mutuelles de transfert des essences. Le concept de méta-physique reçoit sa pleine signification comme au-delà de la physique matérielle non plus au sens de connaissance supérieure mais comme « «l’autre abstrait » de la physique. Il ne faut pas l’entendre au sens originel d’Aristote comme science de l’être en tant qu’être – à moins de concevoir l’être comme déterminant la totalité des essences. La méta-physique comme connaissance des essences englobe la question de l’être en tant qu’être, selon un mode de pure immanence. Au sens le plus étendu, la méta-physique est connaissance de l’un par l’autre qui s’instaure dès lors que  la séparation  est cause et conséquence de leur individualité.

3 – Seul l’Esprit est apte à déclarer l’existence sur le mode de l’être de la totalité du cosmos, ce qui le différencie de  la matérialité brute qui est sans conscience. La perception de l’autre est constat de son existence. En recherchant son essence première, l’esprit se fonde lui-même, se découvre déjà fondé, pleinement dans sa mission d’interrogation et de certification du savoir. La question du SENS de l’univers est la mission première de l’Esprit qui est sa plus grande richesse. Sans l’Esprit, l’univers n’aurait aucun sens et ne pourrait se comprendre lui-même. La solitude apparente de la conscience est la condition de son émergence, elle doit remplir ce vide de son savoir, élargir la différence entre matérialité et connaissance par l’esprit. La présence de l’esprit, celle de l’homme, justifie son existence comme nécessaire, ayant sa place dans le grand mouvement du Tout de l’univers. L’esprit de l’homme n’est peut-être pas l’aboutissement terminal de l’histoire de l’Esprit qui reste indéterminée, à inventer.

L’essence  définit ce qu’une chose est, les principes et lois qui la déterminent pour qu’elle soit elle-même et non une autre. Elle s’extrait de l’objet pour se traduire en  information du côté du sujet. Ce mode primaire d’extraction des essences commande le rapport entre tous les étants. La saisine de l’essence  se trouve dans l’acte de transfert d’une information externe vers l’intérieur par le moyen d’organes et de récepteurs multiples. Tout étant a une « connaissance » plus ou moins prononcée des essences extérieures puisque celle-ci commande son action sur le monde ; il possède un « certain savoir »  sur les lois et modes du fonctionnement du réel extérieur. Il y a ainsi un « certain savoir » de l’électron sur le proton comme un «certain savoir » de la plante relativement à la terre et aux effets du soleil. L’essence, tout à la fois constitue l’objet (essence constituante) et se donne à la compréhension (essence appréhendée). L’essence constituante d’un étant est l’ensemble des propriétés qui le font être dans un temps. L’essence appréhendée est transformée en information du côté du sujet percevant. Pour chacun d’eux, cette totalité perçue constitue son réel sans arrière monde. Il y a toujours identité  pour un individu entre les deux types d’essences, l’information intégrée correspond exactement à ce que le récepteur est apte à recevoir et décrypter de l’essence constituante perçue.

4 -  La théorie de l’évolution, pleinement assumée ici, implique que la nature procède par essais/erreurs, que certaines branches se développent et d’autres moins ou stagnent, régressent, le hasard intervenant à l’intérieur  d’un mouvement général finalisé. L’histoire germinative et arborescente est celle qui déploie ses multiples ramifications à partir d’un germe commun. En effet, la sélection naturelle doit logiquement conduire à l’émergence de l’ être le plus puissant et le mieux adapté. L’univers n’a pas de but réfléchi pour créer tel ou tel étant mais permet cependant à l’un d’entre eux d’acquérir le maximum de puissance pour être et proliférer. Celui qui dispose des réponses les plus complexes pour surmonter les obstacles peut d’autant plus s’imposer et se répandre. Cette poussée vitale est « volonté de puissance » au sens d’affairement pour la vie. Aussi, l’homme se présente-t-il comme l’aboutissement normal du « projet » de la nature. Il est donc proposé une philosophie semi- déterministe de l’histoire du cosmos.

Il est tout aussi impossible d’affirmer que l’histoire humaine est totalement déterministe que de dire qu’elle est purement hasardeuse. L’histoire du progrès de la conscience est en dehors de tout jugement éthique, il y eu progrès simplement dans le développement de la volonté de puissance attachée à la maîtrise du réel. Cette volonté de perfectionnement et de progrès avant d’être humaine était naturelle. La conscience apparaît comme naturellement historique puisque soumise au temps pour son développement. L’évolution technique ne constitue pas une rupture brutale entre l’intelligence « physiologique » et l’usage de la technique,  mais a représenté une véritable mutation et bifurcation dans le processus évolutif qui a modifié le rapport de force entre une espèce et son milieu.

Depuis l’origine s’est enclenché le mouvement de libération de l’homme de ses déterminismes naturels. Il n’y a pas de rupture entre l’inventeur du feu et les découvreurs de l’énergie nucléaire : une même impulsion originelle s’est déployée. Différents peuples ont tour à tour été les moteurs de la « marche de l’histoire » qui n’a jamais été strictement linéaire. En effet, on a assisté à la cohabitation de niveaux de développement et de modes de vie différents, ce qui signifie bien que le progrès n’est pas une fatalité historique, qu’il peut concerner certains peuples ou aires culturelles et pas d’autres. Le progrès technique est tout autant livré au hasard de la découverte mais celle-ci se situe dans un champ des possibles historiquement déterminé.

Le destin des hommes s’inscrit dans le champ des possibles d’une époque. Actions et passions sont portées par un mouvement qui les dépasse. Mais la couleur spécifique de cette histoire est le fait d’individus particuliers. Un fond d’utopies, d’idéaux collectifs constituent la base idéologique du progrès commun imparfaitement formulé ou mis en œuvre par un peuple déterminé. Dans l’histoire, on a assisté à une lutte permanente pour la mise en œuvre des idées de bien commun. Ces absolus ont constitué et représentent l’horizon lointain de l’humanité : paix universelle, cité idéale, abondance généralisée etc. La tension vers la réalisation de ces absolus est le moteur de l’histoire. Dès l’origine, l’humanité s’est mise en marche pour réaliser ces absolus tels la conquête physique de la planète. Deux tendances commandent au mouvement historique : la volonté de puissance (survivre, croître, proliférer) et la mise en œuvre des projets utopiques et des idéaux humains. La technique participe à l’essence de l’homme et constitue une « donation naturelle ». On a pu constater une progression logique des  découvertes et un enchaînement nécessaire de celles-ci.  Le travail humain n’a cessé de tendre vers la concrétisation des projets et utopies en cherchant à satisfaire à l’extrême les besoins primaires : manger, habiter, se déplacer, communiquer,  être en sécurité etc.

5- Consécutivement, l’histoire politique a été un mouvement de lutte pour la liberté et la justice, contre toutes sortes d’arbitraires. Cet absolu de perfection vers la liberté a été mis en œuvre par différentes civilisations et on a assisté à de nombreuses tentatives pour réaliser le bien commun utopique qui ont souvent conduit à des drames et tragédies. Ces tentatives peuvent se comprendre dans le cadre de la théorie de l’évolution des essais et erreurs pour parvenir à la forme politique idéale. A chaque étape de l’évolution historique, un même champ de possibles est ouvert, ce qui justifie le principe de convergence évolutive : des groupes humains séparés, placés dans des conditions matérielles semblables, ont trouvé des solutions relativement identiques. En définitive, le moteur de l’histoire n’est pas l’opposition hégélienne des contraires, mais le déploiement concurrentiel des quasi identiques, par une différentiation progressive à partir d’une base commune autorisant la cohabitation de branches et d’espèces divergentes sans lutte entre elles. C’est bien plutôt la théorie globale de l’évolution expliquant le mouvement de la totalité du cosmos, aussi bien l’inerte que le vivant, qui nous permet de saisir le sens et la direction profonde de l’histoire humaine.

Cependant, le progrès est soumis à la loi des rendements décroissants ce qui implique un rétrécissement progressif du champ de l’action humaine à mesure de son avancée. Nous assistons à la fin de la conquête terrestre et au risque d’enfermement de l’humanité sur une Terre aux ressources limitées. De plus, dans un grand nombre de domaines, l’avancée conquérante rencontre ses limites (productivité agricole, transport, techniques de communication, bâtiments et construction etc.). Une telle finitude exigerait un redéploiement du travail humain vers de toutes autres directions.

6 – Le livre s’achève par une nouvelle distribution des instances principales du savoir en application du parallélisme structural constaté entre le développement biologique et celui de la conscience. La méta-physique ne se trouve plus au sommet d’une hiérarchie des savoirs mais devient ce savoir lui-même. Elle se divise en sciences particulières. Il devient impossible de séparer sciences de la matière et science de l’homme car il n’y a de science que des essences et d’essence que métaphysique. Il s’agit de ne plus reproduire les couples idéalités/réel, immanence/transcendance. La nécessité apparaît d’une instance de synthèse pour fédérer les savoirs métaphysiques fragmentaires. La philosophie est définie comme la science du général pour chaque discipline et pose les lois et principes fondamentaux. Elle est la marque de l’unité de l’Esprit. Située à la fois dans la métaphysique et hors de celle-ci, elle a pour fonction de relier les différentes spécialités. La philosophie n’a pas de statut mais une simple position de surplomb, elle contribue à rapporter chaque savoir particulier à l’universel et devient une instance de dialogue et de rencontre entre tous les acteurs de la société.